Jukun blog

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17 janvier 2009

La masse des imbéciles

La neige ne nous semble plus qu’un lointain souvenir, la pluie déjà s’abat à nouveau sur nos parterres gelés, sur nos toits fatigués en ce petit matin. L’hiver est arrivé sans prévenir, cristallisant en son silence les éléments qui survivaient dans les rues et sur les quais. Ma plume avait de même craquelé sous l’effet de ce phénomène soudain et durable. Je n’ai pas grande excuse, je n’écrivais pas vraiment ces derniers mois, sans trop savoir pourquoi, il me fallait sans doute à nouveau l’envie de le faire pour de bonnes raisons et voilà que ce désir revient, aussi violent et encore plus imprévisible que ce manteau blanc qui nous pétrifia pendant des jours. Mais pourquoi écrire encore en cette nouvelle année, quelle injustice pointer du doigt, que dire, qu’écrire à nouveau sous le son des violoncelles qui hurlent et pleurent en mon esprit.

Cela fera demain un an que ces violoncelles n’ont cessé de hurler, certains savent pourquoi, beaucoup l’auront oublié mais je ne viens pas ici pour offrir une prose et renarrer les faits. Le temps passe, l’eau coule, le vent souffle sans pour autant emporter les souvenirs qui demeurent et aident à penser la chose sous un jour meilleur et pourtant tout cela n’est pas évident. Tout me rappel à ses souvenirs sans me laisser m’en dégager, mais pour m’armer je me revêt d’un simple sourire, une pointe de folie qui ne laisse pas penser aux autres combien cela peut être difficile en ce mois d’hiver qui marque cette première année.

Mais que dire d’autre ? Je ne sais, sans doute m’emporter contre l’incapacité des gens à pointer du doigt quelques problèmes qu’il faudrait relater. La stupidité, la lâcheté humaine qui laisse des sujets crever comme des chiens sur un bout de trottoir puant l’indifférence et le mépris. Les premiers signes de condescendances passés, la mort guette à nouveau et les gens continuent de rendre leur dernier souffle en ces nuits froides sans logement. Cela me rappel un texte que j’ai écrit il y a hélas trop peu longtemps pour m’indigner de ces bénéficiaires dont j’apprenais le décès comme certains apprennent leur gamme, hélas trop de note en trop peu de temps.

«La neige ne tombe pas cette nuit. Le froid fige le présent. Les sapins se laissent bercer par un vent mordant qui écrase les quelques herbes que le gel n’a pas encore grillé. Seule la voix granuleuse d’un homme coupe ce silence glacé ; roque, sourde, lourde. Une large capuche noire tombe sur le nez de Walter, cachant ses yeux, couvrant cette tête que le temps avait vite agressé. De fines lèvres, tremblantes, semblent s’agiter pour offrir un mot étouffé avant même de naître, tué par le temps, rendu muet par le quotidien. Une respiration épaisse, âpre, fumante, bruyante, blanche, colore l’obscurité de ce matin d’hiver, plongeant ce visage fatigué dans un nuage épais et fugace.

Ce matin Walter reste muet, inconscient, cette nuit aura été sa dernière. Il n’est pas encore mort mais il ne bouge plus, inanimé sur les marches de cette gare de banlieue. Il est bien connu Walter, c’est le SDF de la gare, tout le monde lui sourit le matin, lui parle dès fois, en tout cas tout le monde se dit révolté de le savoir dans la rue en cet hiver. Mais ce matin il ne tremble pas, il ne parle pas, il sera bientôt rigide, ce n’est pas encore le cas mais pour le vérifier il faudrait le toucher. Or, il est peut être sale, un animal recroquevillé, plein de puces, de tiques, de poux, de virus, de maladies affreuses qui pourraient nous emporter. Alors on ne le touche pas, on ne vérifie pas, on ne va pas empêcher sa mort pour risquer la notre, ce serait un bon geste mais trop dangereux pour l’oser. On l’enjambe, il est dans ces marches on n’a pas trop le choix, le train arrive, l’écran le marque à l’approche, on l’entend déjà, il faut y aller, pas le temps de se pencher, de s’occuper de Walter. On l’enjambe, c’est plus simple, on monte dans le wagon, on oublie. Le lendemain il n’est plus là, on se rassure, quelqu’un a sans doute appelé les urgences et on le verra bientôt à nouveau sur le banc. Mais non, Walter est mort hier matin, tué par l’indifférence d’une masse pressée, trop occupée à s’indigner du retard d’un train.» 

Nous voilà bien dans notre bon présent qui s’indigne mais laisse faire, qui s’alerte mais n’agit pas. Au fond cela est bien triste mais je pense qu’on doit s’y faire, après tout la masse des imbéciles semble bien s’en accommoder, je devrais peut être faire de même … ou pas.

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